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« Sérieuse mais trop discrète »

La prise de parole est une compétence. On la pénalise à l’école, et on la répare en entreprise trente ans plus tard, à prix fort. Récit d’un agacement, et de ce que j’y vois tous les jours.

Il y a un an, j’écrivais ici un texte sur ma fille. Elle avait 13 ans, elle venait d’entrer en 4ème, et elle se posait trois questions qui m’avaient frappée. Et si je me trompe devant tout le monde ? Et si je perds mes moyens quand je dois parler ? Et si je n’osais jamais faire entendre ma voix ? J’avais souri, parce que ces questions d’ado, ce sont mot pour mot celles que des adultes se posent au bureau. « Badge sur la poitrine, peur dans la voix. »

Un an plus tard, rien n’a changé. Et c’est ça qui m’agace.

Cette semaine, je suis à Carcassonne, où ma fille fait un stage dans un cabinet d’avocats. Elle a assisté à un procès aux assises, trois jours durant. Trois jours où tout se joue à la parole : pas au dossier seul, pas aux preuves seules, mais à la capacité de se lever et de dire, clairement, devant des gens qui décident. Et le soir, on a reçu son bulletin. De très bons résultats. Et, encore, la même petite phrase : « sérieuse mais trop discrète ». Juste en dessous : « devrait faire profiter ses camarades de ses remarques pertinentes ».

Je l’ai relue deux fois. Pas par surprise. Par lassitude.

On le sait, et on ne fait rien

Voilà ce qui me met en colère. On le sait. On sait pertinemment qu’une enfant brillante peut passer dix ans à s’entendre dire qu’elle est trop discrète, sans qu’on lui apprenne jamais à faire autrement. On l’a inscrite au théâtre, comme tant de parents, en espérant que ça l’aide à oser. Et chaque année, le même mot revient sur le bulletin. Trop discrète. Comme un diagnostic qu’on répète sans jamais proposer de soin.

Parce qu’on ne propose pas de soin, justement. On constate. On note. On range. Et on passe à l’année suivante avec la même remarque, recopiée presque à l’identique. Personne ne se dit qu’il y aurait peut-être quelque chose à enseigner, là, concrètement, plutôt qu’un trait de caractère à pointer du doigt.

Alors ces enfants grandissent. Elles deviennent compétentes, parfois brillantes. Et trente ans plus tard, elles atterrissent dans mes formations pour apprendre à « prendre la parole, se rendre visible ». Mot pour mot l’intitulé d’une des compétences que je travaille le plus. On pénalise à 14 ans ce qu’on facture à 45. Si ce n’était pas aussi coûteux humainement, ce serait presque comique.

La preuve, je l’ai sous les yeux

Ce printemps, nous avons accompagné six groupes de femmes dans une entreprise agroalimentaire du Sud-Ouest. « Prendre la parole, se rendre visible » était la compétence sur laquelle elles partaient du plus bas. La plus basse de toutes. C’était aussi celle qui a le plus progressé, une fois qu’on s’en est vraiment occupé.

Vous voyez le problème ? Le point de départ le plus bas, à 45 ans, sur une compétence qu’on aurait pu installer à 8 ans. Le bulletin de ma fille et mes données d’impact racontent exactement la même histoire, à deux bouts de la vie. Et entre les deux, trente ans pendant lesquels on a regardé le problème sans jamais le traiter.

Une compétence, pas un tempérament

Le cœur du scandale est là. On traite la prise de parole comme un trait de personnalité. « Elle est timide. » « Il est réservé. » Comme si c’était gravé, définitif. Alors qu’on parle d’une compétence, qui s’apprend, se travaille, se muscle, exactement comme la lecture ou le calcul.

On enseigne aux enfants la grammaire, les théorèmes, les dates des batailles. On ne leur apprend presque jamais à occuper l’espace d’un groupe, à structurer une idée à voix haute, à tenir un désaccord sans s’excuser d’exister. Pourtant, c’est cette compétence qui décidera plus tard d’une carrière, d’un salaire, et parfois, dans une cour d’assises, d’un verdict. Une remarque pertinente qu’on garde pour soi n’aide personne. Surtout pas celle qui la garde.

Ce que je vois, et ce que je refuse

Dans mes formations, je rencontre des femmes remarquables qui ont passé leur vie à être sérieuses et discrètes. Elles minimisent ce qu’elles font, laissent les autres parler, attendent qu’on vienne les chercher. Le travail, avec elles, n’est pas d’ajouter du savoir. C’est de défaire dix ans de « trop discrète », et de leur donner la permission, plus la méthode, de prendre une place qu’elles méritent déjà. Une participante l’a dit à froid, un mois après :

« Je ne me laisse plus dépasser par le sentiment d’illégitimité, je me dis que je suis capable et que je peux le faire. »

Ça marche. C’est même ce qui me rend optimiste. Mais à chaque fois, la même pensée me traverse, et elle a fini par devenir une colère : combien de temps perdu, combien de femmes empêchées, parce qu’à 14 ans on a écrit « trop discrète » au lieu de « apprenons-lui à oser » ?

Ce que je souhaite à ma fille

Je ne vais pas lui demander d’arrêter d’être qui elle est. La discrétion n’est pas un défaut, et le monde n’a pas besoin de plus de gens qui parlent fort pour ne rien dire. Mais j’aimerais qu’elle sache deux choses. Que ses remarques pertinentes méritent d’être entendues, pas rangées dans un coin. Et que prendre la parole s’apprend, comme tout le reste.

Il y a un an, j’écrivais qu’être à ses côtés pour l’aider à oser était l’un des plus beaux cadeaux que je pouvais lui faire. Je le pense toujours. Mais je refuse que ce soit aux seuls parents de réparer, en cachette, ce que l’école se contente de constater. Ce cadeau, on devrait le faire à tous les enfants, et tôt : cesser de traiter la prise de parole comme un défaut de caractère, et l’enseigner enfin pour ce qu’elle est, une compétence.

Et vous, sur votre dernier bulletin ou votre dernier entretien annuel, qu’est-ce qu’un « trop discret » vous a coûté ?

Dina Paltrinieri, Skill Impact

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