Je n’ai rien publié depuis des semaines. Un événement a bousculé le cours normal de la rentrée, si tant est qu’il y ait une normalité dans cette période de l’année, déjà bousculée par nature. Nous n’étions pas tout à fait rentrés de vacances que tout est arrivé en même temps : la rentrée des enfants, les inscriptions aux sports, le quotidien à réinstaller, et par-dessus, cet événement-là, qui prend la place qu’il veut et n’est pas terminé. Je n’en dirai pas plus, ce n’est pas mon sujet ici.
Ce qui m’intéresse, c’est que je suis en train d’écrire cette édition alors que rien n’est tout à fait réglé. Je n’ai pas attendu que ça se calme, parce que ça ne se calme pas sur commande. J’ai rouvert mon ordinateur un matin, j’ai regardé la liste des choses à faire, les mails qui attendaient une réponse, la newsletter en retard, et je n’ai rien ressenti de particulier. Pas de lassitude, pas de refus catégorique. Rien.
Ce qui m’a ramenée au clavier, ce n’est pas une illumination. C’est l’obligation. Quand on dirige une entreprise, on n’a pas le choix. Et je pense que c’est pareil pour un cadre qui rentre de congé avec 90 mails et une réunion à 9 h, ou pour un collaborateur qui reprend son poste parce que la fiche de paie tombe le 30. On revient parce qu’il faut, avec ce qu’on porte. L’envie, on verra.
Je le dis sans me plaindre. Je le dis parce que ça me fait ressentir de l’intérieur quelque chose que je répète depuis des années dans mes formations sans l’avoir jamais vécu aussi nettement.
La motivation n’est pas un prérequis
Quand je conçois une formation, j’écris des objectifs, je prévois de la mise en pratique, j’organise l’ancrage. Et quelque part, sans jamais l’écrire, je suppose que les gens arriveront disponibles. Reposés, curieux, prêts. Comme si la motivation était une case cochée à l’inscription, quelque part entre le nom et le service.
J’ai regardé de près une équipe que je connais bien. L’un traverse un divorce. L’autre ne dort plus que quelques heures par nuit, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec le travail. Un troisième prépare un déménagement qu’il n’a pas choisi. Tous les trois sont inscrits à la même formation en octobre. Aucun d’eux ne mentira sur la feuille d’émargement, et il est probable qu’aucun d’eux ne sera vraiment dans la salle.
Ce n’est pas une exception, c’est la règle. Dans n’importe quelle salle, à n’importe quelle date, une partie des personnes assises devant le formateur porte autre chose que le programme du jour. Et la formation fait comme si ça n’existait pas.
Ce que disent les chercheurs
Deci et Ryan ont passé quarante ans sur cette question, et ils ont montré ce que j’ai vérifié malgré moi : la motivation ne se décrète pas, elle se nourrit. Elle revient quand trois besoins sont « un peu » satisfaits, l’autonomie, la compétence et le lien. Pas la volonté. Pas « il faut se remotiver ». Le lien, en premier, très souvent. Chez moi, ça a pris la forme de gens qui attendaient quelque chose de moi : une réponse, un devis, une date. Rien de grandiose. Mais quelqu’un, quelque part, comptait sur un retour.
Antonio Damasio, de son côté, a montré qu’il n’existe pas de raisonnement sans émotion. Un cerveau qui porte une inquiétude n’a pas « un peu moins » de ressources pour apprendre, il les a ailleurs. La mémoire de travail est prise. L’attention se fragmente. Je l’ai senti physiquement : relire un mail trois fois sans en retenir la fin. Ce n’est pas de la mauvaise volonté, c’est de la physiologie.
Et Viktor Frankl, qui savait de quoi il parlait, écrivait que le sens ne se fabrique pas à la demande. Il se découvre en faisant, souvent après coup. On ne retrouve pas le sens de son travail en y pensant très fort, assis sur son canapé. On le retrouve en travaillant, et en s’apercevant un jour que ça compte de nouveau.
Autrement dit, revenir par obligation n’est pas un échec de la motivation. C’est le chemin normal. L’envie arrive après, si on lui laisse une place.
Et si on concevait les formations pour des gens démotivés ?
C’est la question qui me tient depuis ma pause. Pas des participants disponibles, curieux, reposés. Des gens fatigués, distraits, qui sont là parce qu’il faut. Qu’est-ce que ça changerait ?
D’abord, j’arrêterais de tout jouer sur la journée en salle. Si une personne n’est pas là dans sa tête ce jour-là, tout ce qui a été dit s’évapore avant le parking. C’est pour ça que je tiens autant au suivi après la formation, à J+7, J+15, J+30. Je l’ai longtemps présenté comme un outil de mesure, et c’en est un. Mais je le vois autrement maintenant. C’est aussi une relance. Un message qui dit « on ne vous a pas oubliés, et ce qu’on a travaillé vous attend encore ». Exactement le lien dont parlent Deci et Ryan, sauf qu’ici c’est moi qui l’envoie.
Ensuite, je ferais plus de place à la compétence retrouvée. Une petite mise en pratique réussie fait plus pour la motivation qu’un discours sur le sens. On ne se sent pas compétent parce qu’on nous l’a dit. On se sent compétent parce qu’on l’a fait, et que ça a marché.
Et j’accepterais qu’une partie du travail, celui du formateur, du manager, du responsable formation, consiste à accueillir des gens qui ne sont pas disponibles. Sans leur en vouloir. Et sans faire semblant de ne pas le voir.
Quand c’est le travail lui-même qui ne tient plus
Il y a une version plus profonde de la même question. Parfois, ce n’est pas la vie qui prend la place du travail. C’est le travail qui a cessé d’en occuper une. On y retourne par obligation, comme moi en ce moment, sauf que l’envie ne revient pas. Ni à J+7, ni à J+30, ni au printemps suivant.
C’est en partie pour ces personnes-là que Skill Impact propose désormais le bilan de compétences. Je l’anime moi-même, et je peux vous dire ce que je vois au premier rendez-vous : rarement des gens portés par un élan. Plutôt des gens qui poussent la porte parce que quelque chose a lâché, et qui s’excusent presque de ne pas savoir ce qu’ils veulent. Un bilan bien fait ne leur demande pas d’arriver motivés. Il leur donne un cadre pour que le sens réapparaisse en chemin, en faisant. Frankl, encore.
Pour finir
J’ai écrit cette édition parce que je n’avais pas envie de l’écrire, et pendant que la vie continue de bousculer le reste. Maintenant que j’arrive au bout, j’ai un peu plus envie de la suivante. Ce n’est pas une belle histoire de remotivation. C’est le mécanisme, vu de l’intérieur, sur moi.
Et vous, la dernière fois que vous êtes entré dans une salle de formation, ou que vous y avez envoyé quelqu’un, qui était vraiment là ?
